Je couvre la politique municipale locale pour savoir qu'une déclaration intempestive, et candidement honnête, de Luc Ferrandez ne doit pas être interprétée comme le signe d'une quelconque zizanie dans les hautes sphères de l'administration montréalaise.

L’art du cadrage médiatique à TVA : réflexion sur le journalisme politique

Je reprends ici une récente publication sur ma page Facebook, question de redonner une vie à mon site personnel, mais aussi pour arrêter de nourrir la bête qui menace de tuer l’industrie dans laquelle j’essaie tant bien que mal de gagner ma vie.

 

(Je refuse de capituler et de céder, gratuitement, à Facebook le monopole de la distribution des contenus d’information et d’opinion que je m’efforce de produire pour modestement éclairer le débat public et la délibération collective.)
Je ne suis pas dans les arcanes du pouvoir à la Ville de Montréal, mais ça fait assez longtemps que je couvre la politique municipale locale pour savoir qu’une déclaration intempestive, et candidement honnête, de Luc Ferrandez ne doit pas être interprétée comme le signe d’une quelconque zizanie dans les hautes sphères de l’administration montréalaise. (Pas que Projet Montréal soit exempt de luttes intestines, comme je le rappelais dans un récent texte sur le Jardin Notman.)
 
Je me trompe peut-être, mais, comme le sondage dévastateur de La Presse sur la satisfaction à l’égard de l’administration Plante, ça ressemble surtout à une tentative de l’establishment médiatique de se conforter dans sa prise de position en faveur du maire déchu et contre Valérie Plante. (Le sondage a été réalisé juste après que les propriétaires aient reçu leurs comptes de taxe, mais avant qu’on sache exactement ce que la Ville entend faire avec l’argent des contribuables, l’étude du PTI 2018-2020 étant toujours en cours.)
 
Pour l’anecdote, je me souviens avoir entendu Yves Poirier lancer au candidat d’Équipe Coderre à la mairie du Plateau un commentaire du genre : « Vous allez le planter, hein? », en marge d’une conférence de presse en octobre (celle où Denis Coderre a fait un one-man-show pour, accessoirement, présenter son équipe sur le Plateau et, au passage, chercher à écorcher ma crédibilité professionnelle). La perspective de voir Ferrandez se faire planter par Macklovitch semblait enthousiasmer au plus haut point le très objectif journaliste.

 

(Je sais que ça se ne se fait pas de parler du “behind the scenes” de la production des nouvelles, mais le “making of” de l’information est souvent autant d’intérêt public, sinon plus, que la nouvelle elle-même.)
Tout ça pour dire que si l’administration Plante connait objectivement un début de mandat difficile, c’est autant parce qu’elle semble parfois avoir de la difficulté à expliquer ce qu’elle fait et pourquoi elle le fait (ça ne vous rappelle pas une autre administration Projet Montréal qui a pourtant été réélue deux fois avec des majorités croissantes à chaque fois?) que parce qu’elle fait, à juste titre la plupart du temps, l’objet d’une couverture médiatique très critique (comme l’administration Ferrandez sur le Plateau, d’ailleurs).

MAIS-phémérides d’avril 2015

Le 2 avril 2009, les dirigeants du G20, réunis à Londres, débloquaient des centaines de milliards de dollars pour sortir de la crise financière et annonçaient leur intention de mieux réglementer le système financier mondial.

La veille, des manifestations contre le G20 ont été le théâtre d’affrontements entre la police et quelques milliers de manifestants, majoritairement pacifiques.

Ian Tomlison, un vendeur de journaux qui rentrait du travail ce jour-là est mort d’hémorragie abdominale quelques minutes après avoir été poussé violemment au sol par un officier de police.

Il aura fallu plus de 4 ans avant que la police métropolitaine de Londres ne présente des excuses publiques à la famille de la victime et reconnaisse qu’une force excessive et illégale avait été utilisée contre Tomlison. Le policier Simon Harwood – acquitté au terme d’un procès pour homicide – a toutefois été trouvé coupable de grossière inconduite par le comité disciplinaire de la police et a finalement été renvoyé par Scottland Yard.

L’enquête a révélé que la police avait initialement tenté de camoufler l’agression sauvage et gratuite de Tomlison par le constable Hartwood. La version policière officielle a cependant été contredite par un enregistrement vidéo amateur, diffusé par le journal The Guardian.

C’est également un vidéaste amateur qui a révélé au grand jour la brutalité avec laquelle quatre officiers de la police de Los Angeles avaient battu Rodney King, un afro-américain, né le 2 avril 1965. Les policiers ont été poursuivis pour agression armée et usage excessif de la force envers King qui avait été arrêté pour conduite avec facultés affaiblies et délit de fuite. L’acquittement des policiers impliqués dans la bavure est l’un des facteurs clés dans le déclenchement d’émeutes raciales à Los Angeles.

Le fait que King ait résisté à son arrestation a été invoqué pour justifier l’acquittement des policiers, mais deux des quatre policiers ont plus tard été trouvés coupables de violations de droits à l’encontre de King et condamnés à des peines de prison.

Le 9 avril 2003 marque la chute de Bagdad après 3 semaines de combats en Irak, menés par une coalition américano-britannique, en contravention avec le droit international et en dépit d’un vaste mouvement d’opposition populaire. Le dictateur Saddam Hussein a perdu le contrôle sur le pays. Symbole de sa déchéance politique, une statue à son effigie est renversée à la place al-Fardaous.

On se souviendra que les mobiles officiels de cette invasion étaient la présence d’armes de destructions massives de Saddam Hussein et les liens entre le régime de ce dernier et l’organisation terroriste Al-Qaida. Ces deux raisons se sont avérées être des fabrications pures et simples. On sait aujourd’hui, il s’agissait essentiellement d’une guerre impérialiste motivée par les intérêts du pétrole.

On sait également que l’exploitation des énergies fossiles comme le pétrole est l’une des principales sources d’émissions de gaz à effet de serre qui causent les changements climatiques. Les experts du GIEC estiment d’ailleurs que le réchauffement climatique aura probablement pour effet une augmentation de l’intensité et du nombre des événements climatiques extrêmes, comme les ouragans.

Le 9 avril 2006, le Comité des ouragans de l’Organisation métrologique mondiale retirait de l’index des ouragans les noms de 5 cyclones les plus dévastateurs de 2005. La saison cyclonique 2005 dans l’Atlantique avait en effet été celle de tous les records, tant en terme de nombre que d’intensité. L’ouragan Katrina est par exemple passé à l’histoire comme l’un des ouragans les plus meurtriers de l’histoire des États-Unis. Plus de 1800 victimes ont été enregistrées et les dégâts matériels ont été estimés à plus de 80 milliards de dollars.

Le 19 avril 1995, Timothy McVeigh faisait sauter un bâtiment fédéral dans le centre-ville d’Oklahoma City. McVeigh était un sympathisant du Mouvement des miliciens, un mouvement d’extrême droite, d’inspiration libertarienne et survivaliste, qui milite contre le contrôle des armes à feu aux États-Unis. Cet attentat, le plus meurtrier de l’histoire des États-Unis jusqu’aux attentats du 11 septembre 2001, visait particulièrement le  Bureau of Alcohol, Tobacco, Firearms and Explosives (ATF). L’ATF avait obtenu  en 1992 un mandat de perquisition et d’arrêt contre le leader d’une secte fondamentaliste chrétienne, David Koresh, près de Wacko au Texas. L’intervention policière s’était soldée par un siège de près de 3 mois et des affrontements armés dont le bilan s’est élevé à plus de 80 morts.

Le 19 avril 2003, à peine une semaine après la chute de Saddam Hussein, le président américain George W. Bush demande aux Nations unies la levée des sanctions économiques contre le régime irakien qui, depuis le milieu des années 1990, prenait la forme du programme «Pétrole contre nourriture».

Un rapport d’enquête de l’ONU publié en 2005 a conclu que ce système s’accompagnait d’un important réseau de corruption qui aurait permis le détournement de plusieurs milliards de dollars au profit de l’État irakien et de nombreuses entreprises étrangères. Pendant ce temps, l’embargo a entraîné la mort d’un million et demi d’Irakiens, dont environ 500 000 enfants de moins de 5 ans.

Le 19 avril 2007, un tireur abattait 33 personnes sur le campus de l’université Virginia Tech en Virginie. Il s’agit de l’une des pires tueries en milieu scolaire de l’histoire des États-Unis. Dans une lettre, le tueur disait s’inspirer des auteurs de la Fusillade de Columbine de 1999 et comparait sa mort à celle de Jésus Christ

Le 23 avril 1963, le premier ministre libéral Jean Lesage annonce que 90 % des actionnaires de sept compagnies d’électricité nationalisées ont accepté l’offre formulée par son gouvernement quelques semaines plus tôt. Il s’agit là d’une étape marquante de la  nationalisation de l’électricité au Québec qui prendra effet le 1er mai 1963. La nationalisation de l’électricité passera à l’histoire comme un événement marquant de la Révolution tranquille, symbole d’une appropriation collective des ressources naturelles du Québec.

Dans son argumentaire pour la nationalisation de l’électricité, le ministre des Richesses hydrauliques, un certain René Lévesque, affirmait qu’il s’agissait de la seule source d’énergie québécoise. «Tout le reste, le charbon, le gaz, le pétrole, c’est importé de l’extérieur », soulignait René Lévesque en 1962. Il ajoutait du même souffle que le système privé en place était peut-être bon pour les compagnies, mais qu’il était mauvais pour la province, allant même jusqu’à le qualifier d’inutilement coûteux et d’inefficace.

Le 23 avril 2014, marque la formation du premier Cabinet libéral de Philippe Couillard, récemment élu premier ministre du Québec qui s’est mis en tête d’éliminer le déficit le plus rapidement possible. Luc Godbout et Claude Montmarquette, deux experts en service commandé pour le nouveau gouvernement Couillard, ont aussitôt évoqué la possibilité de privatiser jusqu’à 10% des actifs d’Hydro Québec. Le ministre de l’Énergie et des Ressouces naturelles, Pierre Arcand, a qualifié ce projet de privatisation de la société d’État de « rumeur farfelue », mais l’idée n’a à ce jour jamais été formellement écartée par le gouvernement libéral.

C’est d’ailleurs sous le précédent gouvernement libéral que les droits d’exploration pétroliers et gaziers sur l’île d’Anticosti détenus par Hydro-Québec ont été cédés au secteur privé, pour un montant qui n’a jamais été rendu public, une transaction qui a été qualifiée de vol du siècle. Pendant ce temps, Hydro Québec accumule les surplus, mais continue de hausser les tarifs des particuliers, et ce, tout en offrant aux entreprises industrielles des tarifs préférentiels extrêmement bas à certains clients industriels et en rachetant à perte leurs surplus production ainsi que la production des parcs d’éoliennes exploités par des entreprises privées, souvent liées aux grands producteurs de pétrole. Le ministre Arcand a confirmé que le gouvernement du Québec ira de l’avant avec son projet de ligne de transport d’électricité de 400 km entre Montréal et le Lac-Saint-Jean, un projet évalué à 1,1 milliard de dollars, dont les mauvaises langues disent qu’il est davantage destiné à alimenter le marché des exportations d’Hydro Québec qu’à assurer la sécurité énergétique de la métropole…

Le 30 avril 1940, le gouvernement d’Adélard Godbout crée le Conseil supérieur du travail, en réponse aux demandes des syndicats qui souhaitent que le monde du travail soit régi par des structures dotées d’une certaine indépendance politique – l’État étant alors comme aujourd’hui plus ou moins inféodé au patronat. L’organisme consultatif est chargé d’étudier les questions sociales et de travail, à une époque pas si lointaine où il n’existait ni salaire minimum légal ni normes du travail.

Rappelons que c’est au gouvernement libéral d’Adélard Godbout que revient le mérite d’avoir promulgué un certain nombre de mesures progressistes dont, par exemple, le droit de vote des femmes, la fréquentation scolaire obligatoire jusqu’à 14 ans, la création de la Commission hydroélectrique de Québec (connue aujourd’hui sous le nom d’Hydro-Québec) ou encore la Loi des relations ouvrières.

Cette loi, qui précède d’une vingtaine d’années l’adoption du Code du travail, obligeait les parties (lire le patronat) à négocier de bonne foi et reconnaissait juridiquement la légitimité des syndicats. Une procédure d’accréditation supervisée par une commission publique donnait au syndicat dans un établissement, une entreprise ou dans un secteur d’entreprise donné le monopole de la représentation et le droit de négocier collectivement des conditions de travail et d’autres avantages sociaux au bénéfice des syndiqués.

C’est également un 30 avril (1959) qu’est né le premier ministre du Canada, Stephen Harper, qui est connu pour ses politiques notoirement antisyndicales. Le gouvernement conservateur multiplie depuis plusieurs années les attaques frontales contre les syndicats, principalement sur le front juridique où Ottawa cherche à encadrer et à restreindre le plus possible le champ de l’action syndicale. En enfermant les syndicats dans le domaine étroit et hermétique des relations de travail, le gouvernement tente ainsi de neutraliser les syndicats comme force politique et comme acteur social.

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MAIS-phémérides de mars 2015

Le 5 mars 1871 marque l’anniversaire de naissance de la militante socialiste et théoricienne marxiste Rosa Luxembourg. Partisane de l’internationalisme ouvrier et antimilitariste notoire, Rosa Luxembourg a été une figure marquante des mouvements révolutionnaires du siècle dernier en Europe.

À Copenhague, en août 1910, lors de la 2e conférence de l’Internationale socialiste des femmes qu’elle a co-fondée avec la journaliste et militante socialiste Clara Zetkin, Rosa Luxembourg milite activement pour la création d’une journée internationale de la femme. Cette journée visait à souligner les luttes sociales et les manifestations féministes, en particulier celle pour le droit de vote des femmes, mais aussi celles pour l’amélioration des conditions de travail chez les ouvrières et pour l’égalité entre les sexes.

Rosa Luxembourg soutient la révolution russe qui prit son envol le 8 mars 1917 avec un rassemblement de femmes ouvrières et ménagères à Petrograd réclamant du pain, le retour de leurs maris partis au front, la paix et la République. La grève déclenchée par des ouvrières du secteur textile deviendra rapidement une grève de masse, puis une insurrection révolutionnaire qui mènera en moins d’une semaine à la chute de l’empire Tsariste.

Le 12 mars 1917, le Tsar de Russie était renversé, après à peine une semaine d’agitation, initiée par une grève lancée par des travailleuses du secteur textile une semaine plus tôt. La révolution soviétique a inspiré toute une génération de militantes et de militants socialistes et communistes partout dans le monde, dont, notamment, le jeune Tawfik Toubi, un arabe chrétien né en Palestine en 1922 et décédé en Israël le 12 mars 2011.

Militant pour État judéo-arabe unitaire au sein du parti communiste palestinien, Tawfik Toubi s’est opposé à la partition de la Palestine lors de la création de l’État d’Israël en 1948. Élu à la première législature de la Knesset en 1949 sous la bannière du parti communiste, il y a siégé jusqu’en 1990. Il fut l’un des premiers parlementaires d’Israël à condamner le massacre de civils arabes par la police militaire israélienne à Kafr Qassem en 1956 et l’un des seuls a demander le droit au retour des réfugiés palestiniens déplacés suite à la guerre Israelo-arabe de 1948 et à la guerre de six jours de 1967.

En parallèle à sa vie politique, Tawfik Toubi a mené une carrière d’éditeur et de journaliste au principal journal arabe d’Israël, Al Ittihad, un journal communiste lié à la Ligue de libération nationale en Palestine, interdit par les autorités coloniales britanniques en février 1948 quelques mois avant la création de l’État d’Israël.

C’est le 12 mars 1930 que le Mahatma Gandhi a entamé sa « marche du sel », point tournant d’une campagne de désobéissance civile non violente qui s’inscrivait dans un vaste mouvement visant à obtenir l’indépendance de l’Inde après plus de 100 ans de joug colonial. Ce n’est qu’en 1947 que la partition de l’Inde fut réalisée, peu de temps avant la partition de la Palestine pour créer l’État d’Israël.

Le déclin de l’Empire colonial britannique s’est ainsi amorcé peu avant le retour au pouvoir du premier ministre Winston Churchill, dont les politiques racistes en Afrique du Sud au début du XXe siècle avaient posé les fondements juridiques d’un régime d’apartheid instauré en 1948 et aboli en 1994.

Le 19 mars 1911, un million de femmes prennent les rues en Allemagne, en Autriche et au Danemark, à l’occasion de la première journée internationale des femmes, créée l’année précédente au congrès de l’Internationale socialiste de femmes. Le 8 mars n’ayant pas encore été arrêté comme date officielle, les militantes choisissent de manifester le 19 mars en commémoration de la révolution de 1848 et de la Commune de Paris de 1971.

Les femmes revendiquent principalement le droit de vote, mais elles exigent également le droit d’occuper des fonctions publiques, le droit de travailler et l’élimination de la discrimination au travail. Cette première célébration de la journée internationale des femmes s’inspire des luttes ouvrières et populaires de l’époque et s’inscrit dans une perspective révolutionnaire, égalitariste et antimilitariste.

Le 19 mars 1978, Israël prend temporairement le contrôle du Sud-Liban. L’implication d’Israël dans la Guerre du Liban culminera quelques années plus tard avec massacre de Sabra et Chatila, en 1982.

C’est également le 19 mars 2003, quelques heures avant la fin officielle de l’ultimatum de 48 h demandant au président irakien Saddam Hussein et à ses fils de quitter l’Irak, que débute la seconde Guerre du Golfe. Quelques jours avant l’invasion, le 15 mars 2003, le Collectif Échec à la guerre avait rassemblé plus de 250 000 personnes pour une manifestation à Montréal. Deux ans plus tard, le 19 mars 2005, la marche soulignant le second anniversaire de l’invasion rassemblait quelque 3 000 personnes dans les rues de Montréal.

L’invasion de l’Irak par les États-Unis est pointée du doigt par de nombreux analystes comme étant l’une des principales causes des déséquilibres géopolitiques contemporains au Moyen-Orient, dont, notamment, ceux qui ont permis à l’État islamique de prendre racine dans le nord de l’Irak et de la Syrie.

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MAIS-phémérides de février 2015

Les MAIS-phémérides, un nouveau segment historique de MAIS, l’émission, visent à consigner dans notre mémoire collective quelques faits et personnages historiques qui, d’une manière où d’une autre, apportent un éclairage sur les questions et les enjeux d’actualité.

Inspirées d’éphémérides choisies en fonction des dates de diffusion de l’émission, les MAIS-phémérides permettent de mettre l’Histoire en dialogue avec elle-même.

Le 12 février 1934, la gauche française faisait front commun contre la montée d’un fascisme décomplexé porté, entre autres, par les Jeunesses patriotes qui comptaient dans leurs rangs quelques universitaires phalangistes et autres étudiants réactionnaires. La grève générale du 12 février est le point culminant de la crise du 6 février 1934 reconnue à l’époque comme étant le plus important mouvement d’agitation urbaine en France depuis la Commune de Paris de 1871, dont il a été question à quelques reprises dans les MAIS-phémérides de janvier.

La crise a eu pour effet de favoriser l’union de la gauche et la radicalisation de la droite, mais aussi d’inspirer des nouvelles pratiques de maintien de l’ordre public, dont, notamment, celle d’interdire les manifestations dont l’itinéraire n’a pas été préalablement été autorisé par les autorités publiques.

Le 12 février 1809 marque aussi l’anniversaire de naissance d’un certain Charles Darwin, éminent naturaliste dont les travaux ont révolutionné la biologie moderne. Sa théorie de l’évolution et de la sélection naturelle, publiée au milieu du 19e siècle a bouleversé les conceptions théologiques des origines de l’humanité, comme la théorie de Galilée sur la rotation de la Terre deux siècles plus tôt avait chamboulé la conception anthropocentrique de l’Univers.

Ce qui est encore plus reversant, c’est que 150 ans plus tard, l’enseignement de la théorie de l’évolution de Darwin fait encore débat! Une étude publiée par Science en 2011 révélait que 40 % des professeurs de biologie dans les écoles publiques américaines n’acceptaient pas la théorie de Darwin et qu’à peine 13 % l’enseignent explicitement et positivement.

Comme on n’en est pas à un paradoxe près, les plus farouches opposants au Darwinisme scientifique, sont souvent les premiers partisans du Darwinisme social : cette théorie politique qui transpose le concept de sélection naturelle à la société humaine, alimentant les pires dérives eugénistes et génocidaires du XXe siècle, et que le sociologue russe Jacques Novicow définissait en 1910 comme « la doctrine qui considère l’homicide collectif comme la cause des progrès du genre humain ». L’idéologue à qui l’on attribue la paternité de ce sinistre concept, Herbert Spencer, suggérait plutôt que « toute protection artificielle des faibles est un handicap pour le groupe social auquel ils appartiennent, dans la mesure où cette protection a pour effet […] de le mettre en position d’infériorité face aux groupes sociaux rivaux ». Difficile de ne pas voir un lien entre cette idéologie d’une autre époque et le sabotage actuel des politiques sociales, dont le démantèlement du système d’éducation publique, gratuite et universelle est l’un des principaux exemples.

Nicolas Copernic, né le 19 février 1473, est reconnu pour avoir posé les principes de l’héliocentrisme, une théorie révolutionnaire en astronomie à l’époque qui contredisait la croyance selon laquelle la Terre était centrale et immobile. Comme la théorie de l’évolution de Darwin, l’acceptation de la théorie héliocentriste de Copernic a été l’objet de virulents débats tant au sein de l’Université que du monde politique et religieux — tous trois intrinsèquement liés à l’époque. Ces débats opposant science et religion se poursuivront pendant deux siècles, et les livres de Copernic et de l’un de ses principaux successeurs, l’italien Galiléo Galilée, seront d’ailleurs mis à l’index par les autorités religieuses, et ce jusqu’au milieu du 18e siècle, peu de temps avant la Révolution française.

Le 19 février marque aussi l’anniversaire de l’adoption de la Loi de « sûreté générale » qui marque l’apothéose du virage autoritaire du Second Empire français. Adoptée le 19 février en 1858, la Loi de sûreté générale, aussi appelée la « loi des suspects », s’inscrit en réponse à une tentative d’attentat contre l’empereur Napoléon III.

La loi permettait notamment de punir de prison toute tentative d’opposition et autorise l’arrestation et la « transportation » des personnes suspectes, c’est-à-dire ceux ayant été condamnés pour délit politique depuis les troubles de 1848. Contrairement à la déportation en bonne et due forme, la transportation des suspects est une procédure administrative qui ne nécessite pas de jugement. Cette loi antiterroriste avant la lettre, prévoyait également des amendes ou des peines de prison contre les crimes séditieux.

« Que ceux qui ne conspirent pas se rassurent », aurait affirmé le président de l’Assemblée législative française, Charles Demorny, pendant les débats devant le Corps législatif.

Le 26 février 1848, la Seconde République française, formée suite à la révolution de 1848, supprime la peine de mort en matière politique. La peine de mort en matière criminelle sera maintenue en France jusqu’en 1981. Fait à noter, l’écrivain Victor Hugo, né le 26 février 1802, a participé aux mouvements de 1848… du côté du pouvoir dont il était proche.

C’est le 26 février 1885 que prend fin de la conférence de Berlin. Sous couvert de nobles objectifs comme le « désenclavement du continent africain » ou « l’éradication de l’esclavage et de la traite musulmane », l’objet de la conférence est en fait le partage colonial de l’Afrique. La France obtient le contrôle de l’Afrique de l’Ouest, tandis que l’Angleterre commence à s’aménager un axe reliant le détroit du Nil au nord à la pointe sud de l’Afrique — axe qu’elle complétera en annexant le protectorat allemand du Tanganyika une vingtaine d’années plus tard. La Belgique obtient pour sa part le contrôle d’une vaste portion de l’Afrique centrale, qui demeurera pendant 23 ans la possession personnelle du roi Léopold II.

Le 26 février 1971 marque par ailleurs l’anniversaire de naissance d’Erykah Badu. L’an dernier, la chanteuse afro-américaine, reconnue pour son engagement social et politique aux États-Unis, a été prise dans une controverse, après avoir offert une performance dans le cadre des célébrations du 46e anniversaire du roi Mswati III du Swaziland, un pays d’Afrique australe situé entre l’Afrique du Sud et le Mozambique qui est l’une des dernières monarchies absolues du monde.

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MAIS-phémérides de janvier 2015 – La liberté n’est pas un mot-clic

Le présent est plus souvent qu’autrement le reflet d’un passé, proche ou lointain, dont on a oublié de tirer les leçons. Si l’histoire semble se répéter, c’est peut-être parce que l’on ne l’écoute pas assez.

C’est pourquoi MAIS, l’émission consacre désormais chaque semaine deux petites minutes à l’histoire avec la chronique des MAIS-phémérides. Ces MAIS-phémérides visent à consigner dans notre mémoire collective quelques faits et personnages historiques qui, d’une manière où d’une autre, apportent un éclairage sur les questions et les enjeux d’actualité.

Parce que, dit-on, les paroles s’envolent et les écrits restent, je me propose  de retranscrire ici les MAIS-phémérides du mois, à commencer par celles de janvier qui s’articulent autour du thème de la liberté et de son corollaire: la privation de liberté.

Vous pouvez me bâillonner, m’enfermer
je crache sur votre argent en chien de fusil
sur vos polices et vos lois d’exception
je vous réponds non
je vous réponds, je recommence

Gaston Miron, La batèche.

Né le 8 janvier 1928, Gaston Miron, « commis voyageur de la poésie », a été l’un des artisans du réveil culturel et politique du Québec dans les années 1950-1960. Son engagement nationaliste lui a d’ailleurs valu d’être emprisonné durant la Crise d’octobre 1970, comme plus de 450 artistes, intellectuels et activistes soupçonnés de liens avec le Front de Libération du Québec.

La Loi des mesures de guerre permettait au gouvernement fédéral de suspendre les liberté civiles et de détenir des personnes sans accusations, ni preuve, ni procès.

« Si cette poésie n’échappe pas au désespoir en son individualité, elle n’est pas pour autant dénuée de tout espoir, un espoir qui se cherche du côté de l’engagement dans la fraternité », écrit Miron au sujet de La batèche.

On ne trouve pas de vers aussi explicitement politiques dans l’oeuvre de Paul Verlaine, décédé le 8 janvier 1896, bien que celui-ci ait servi comme attaché de presse au comité central de la Commune de Paris en 1871. Fait à noter, ce n’est pas son engagement politique  qui mena Verlaine en prison deux ans plus tard, mais sa relation passionnelle avec Arthur Rimbaud. Verlaine a en effet été trouvé coupable d’avoir tiré du revolver sur son ami et amant.

Si le poète maudit est décédé dans la déchéance la plus totale, sa Chanson d’automne est devenue à titre posthume l’un de ses plus fameux poèmes.

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Ces vers sont passés à l’histoire lorsqu’ils ont été diffusés par Radio Londres le 5 juin 1944 à 21 h 15, en guise de signal codé annonçant le déclenchement du débarquement de Normandie.

Quelques jours après la libération de Paris, un journal clandestin issu de la résistance française contre l’occupation nazie anticipait ce que devrait être une presse libre :

« Notre désir, d’autant plus profond qu’il était souvent muet, était de libérer les journaux de l’argent et de leur donner un ton et une vérité qui mettent le public à la hauteur de ce qu’il y a de meilleur en lui. […] À tort ou à raison, c’est pour cela que beaucoup d’entre nous sont morts dans d’inimaginables conditions et que d’autres souffrent la solitude et les menaces de la prison.

[…]

Que voulions nous? Une presse (…) au langage respectable. Pour des [journalistes] qui, pendant des années, écrivant un article, savaient que cet article pouvait se payer de la prison ou de la mort, il était évident que les mots avaient leur valeur et qu’ils devaient être réfléchis. C’est cette responsabilité du journaliste devant le public qu’ils voulaient restaurer. »

Albert Camus, 31 août 1944, dans Combat

***

Permettez-moi ici une parenthèse dans ces MAIS-phémérides.

L’assassinat de journalistes, que ce soit dans une salle de rédaction parisienne ou sur la ligne de feu en Syrie ou ailleurs, est une tragédie et un scandale.

Pour tout dire, chaque mort violente est une mort de trop.

Mais ce qui est bien plus tragique et plus scandaleux que la mort violente de journalistes, c’est l’instrumentalisation de cette mort par des autorités qui préfèrent célébrer un principe qu’honorer une pratique.

Tant mieux si on se mobilise pour défendre la liberté de presse, mais encore faut-il savoir pour quel journalisme on se bat : pour celui qui confronte le pouvoir et témoigne d’une (in)certaine vérité ou pour celui qui conforte l’ordre établi et relaie des mensonges officiels?

La liberté de presse, la liberté d’expression et la liberté d’opinion ainsi que les libertés de conscience et de religion ont beau être parmi les principes fondateurs de nos sociétés dites démocratiques, il ne suffit pas de s’en réclamer pour les incarner, ni de les proclamer pour les défendre. Contre qui d’ailleurs pensons-nous devoir défendre les valeurs de notre soit-disant civilisation?

Qu’on se le dise, l’hypocrisie de nos élites est une menace bien plus sérieuse à nos libertés fondamentales que ne peuvent l’être les prétendus barbares à nos portes .

Face à une telle effronterie qui frise l’absurde, la satire est, à n’en pas douter, une arme redoutable.

L’efficacité politique de la moquerie est incontestable. Mais derrière sa simplicité apparente, le sarcasme est cependant une arme à double tranchant qui, à défaut d’être pris au second degré, risque de sombrer dans le cynisme, voire dans le mépris pur et simple.

Pour être comprise à sa juste valeur, l’ironie a donc plus souvent qu’autrement besoin d’explications, de mise en contexte.

La pertinence du journalisme réside dans sa capacité à mettre les choses, tant les faits que les opinions, en perspective.

Fin de la parenthèse.

***

«Toute injustice, où qu’elle se produise, est une menace pour la justice partout ailleurs. Nous sommes pris dans un réseau de relations mutuelles auquel nous ne pouvons échapper ; notre destinée commune est un vêtement sans couture. Ce qui affecte directement l’un de nous nous affecte tous indirectement. »

Martin Luther King, Lettre de la geôle de Birmingham

Né le 15 janvier 1929, Martin Luther King a été l’un des fers de lance du mouvement pour les droits civiques des Noirs américains. Depuis la prison de Birmingham en Alabama, où il a été incarcéré en 1963, il dénonçait la brutalité policière contre les protestataires, le traitement injuste du système judiciaire à l’égard des Noirs et les attentats haineux commis en toute impunité à l’encontre d’églises et de maisons dans les communautés afro-américaines par des suprémacistes Blancs.

Il faut croire que le crime d’opinion coûte parfois plus cher que le crime haineux…

Le théoricien anarchiste Pierre-Joseph Proudhon, né 15 janvier 1809, a par exemple été emprisonné pour avoir dénoncé publiquement la constitution de 1848 qui, à son avis, conférait trop de pouvoir exécutif au président de la République et risquait selon lui de mener la France vers la dictature.

La militante socialiste Rosa Luxemburg a quant à elle été assassinée le 15 janvier 1919, au terme de la révolte spartakiste de Berlin. Co-fondatrice du journal révolutionnaire Die Rote Fahne (Le drapeau rouge), elle réclamait l’amnistie pour tous les prisonniers politiques et l’abolition de la peine de mort. En raison notamment de son engagement antimilitariste, elle avait elle-même été emprisonnée, en grande partie sans jugement, durant la guerre de 14-18

« La liberté seulement pour les partisans du gouvernement, pour les membres d’un parti, aussi nombreux soient-ils, ce n’est pas la liberté. La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement », écrivait Rosa Luxemburg à propos de la révolution russe de 1918, jugeant que « sans une liberté illimitée de la presse » et « sans une liberté absolue de réunion et d’association », une véritable démocratie ouvrière était inconcevable.

Quelques années auparavant, Rosa Luxemburg avait tiré de précieuses leçons sur l’organisation de la grève de masse et la politique révolutionnaire de la Révolution de 1905 en Russie. Le 22 janvier 1905, connu comme le «dimanche rouge» de Saint-Pétersbourg marque le début de ce soulèvement populaire, où les insurgés réclamaient notamment la libération de tous les révolutionnaires détenus par l’Okhrana, la police politique du Tsar, réputée être le prototype de la police politique moderne.

En vertu de Règlements provisoires, édictés suite à l’assassinat d’Alexandre II par l’organisation anarchiste Narodnaïa Volia en 1881, la police pouvait en effet procéder à des perquisitions et à des arrestations sommaires et à des emprisonnements sans jugement.

Un épisode marquant de la révolution de 1905, la mutinerie du cuirassé Potemkine, a été porté à l’écran en 1925 par le cinéaste soviétique Sergueï Eisenstein, né le 22 janvier 1898. L’introduction au film, écrite par Léon Trotsky, a été censurée suite à la condamnation de Trotski à l’exil par Joseph Staline le 22 janvier 1929. C’est sous la direction de Staline que l’URSS prendra le virage de la dictature totalitaire, pour devenir un véritable État policier où une police politique détenait les pouvoirs de surveillance, de détention, de poursuite, de jugement et d’exécution de la peine, et où les opposants étaient envoyés au goulag.

Si les russes ont inventé la police politique moderne, ils n’ont certainement pas inventé la prison politique. Enfant de la Révolution française, François-Vincent Raspail, né le 29 janvier 1794,  l’a appris à ses dépens. Chimiste et médecin, cet ardent républicain français a participé aux journées d’insurrection révolutionnaire, dites «les Trois Glorieuses», en juillet 1830.

Cette épisode d’agitation républicaine s’inscrivait en réaction aux Ordonnances de Saint-Cloud du roi Charles X qui avaient notamment pour effet de suspendre la liberté de la presse et de soumettre toutes les publications périodiques à une autorisation du gouvernement ainsi que d’annuler les élections ayant porté au pouvoir une majorité libérale quelques jours plus tôt.

Suite à l’insurrection, Raspail a fondé un journal d’opposition républicaine, Le Réformateur, et assumé la présidence de la Société des Amis du Peuple dissoute en 1832 par la monarchie de Juillet qui, après l’avoir décoré pour avoir aidé le Louis-Philippe I à établir une monarchie constitutionnelle suite à l’insurrection de 1830, le condamnera à quinze mois de prison et à une amende salée pour «offense au roi».

Pionnier de la chimie organique, et notamment premier propagateur des concept d’hygiène et d’antisepsie, ses travaux scientifiques ont été considérablement ralentis par ses séjours répétés en prison pour délit d’opinion. Détenu à la prison parisienne de Sainte-Pélagie, démolie en 1899 pour cause d’insalubrité et où ont été emprisonnés de nombreux agitateurs, dont notamment Pierre-Joseph Proudhon, il prendra la tête de l’Association républicaine de défense de la liberté de la presse.

François-Vincent Raspail participa ensuite à la Révolution de 1848, qui s’inscrivait dans un vaste mouvement insurrectionnel à travers l’Europe cette année-là, connu comme le Printemps des peuples. Candidat socialiste aux élections présidentielles de 1848, il sera défait par Louis Napoléon Bonaparte (qui rétablira trois ans plus tard la monarchie et instaurera un régime autoritaire et impérialiste), et condamné à l’exil en Belgique.

Tout ça pour dire que la liberté est loin d’être un acquis démocratique immuable. Comme en témoignent ces MAIS-phémérides, il s’agit plutôt d’une lutte politique à poursuivre : un combat permanent qui est, à l’image de celui pour la défense des droits humains, un combat légitime et nécessaire, mais dangereux.

Du journalisme hyperlocal contre le «projet global»

Une épopée se déroule à la base. Tâtonnant pour se libérer du «projet global» qu’on veut leur imposer, des mouvements sociaux font oeuvre de pionniers. Pour dépasser prémisses et promesse de la modernité, des hommes et des femmes ordinaires réinventent des cadre intellectuels et institutionnels, voire en inventent de nouveaux, en évitant les pièges des conflits de pouvoir. Ils apprennent les uns des autres comment questionner la nature et les fondements mêmes du pouvoir moderne, à la fois dans ses substrats intellectuels et dans ses appareils. Prenant explicitement leurs distances vis-à-vis des idéologies dominantes, ces mouvements et ces initiatives de la base n’ont pas encore de nom pour leurs diverses actions. Aucun discours existant de domination ou de dissension n’arrive à appréhender le contenu et la portée de l’ensemble des efforts divers qui tentent de résister au “projet golbal” et à s’en libérer.

Post-modernisme des gens de la base, Revue INTERculture n° 131

C’est sur cette citation que s’ouvre la deuxième édition de MAIS, l’émission en immersion dans l’univers de Vichama teatro, dont le fichier est arrivé 5 minutes trop tard pour entrer en ondes jeudi midi à CISM. Ça m’apprendra que, bien que l’Internet me permette de communiquer en temps réel avec les quatre coins du monde, il me faut quand même prévoir le temps pour transférer mon fichier d’émission de Villa El Salvador jusqu’à Montréal.

C’est dommage, parce que j’avais notamment réalisé une entrevue avec mon collègue Nicolas Falcimaigne, du journal Ensemble, qui se trouvait cette semaine à Kujuuaq dans le cadre de la tournée de consultation sur le journalisme indépendant réalisée en vue des États généraux du journalisme indépendant. J’y reviendrai certainement à mon retour au Québec.

Plus près du sujet principal de mon reportage en cours, soit le 30e anniversaire de Vichama teatro, voici un extrait de l’émission à venir la semaine prochaine :

On entendra aussi un entretien que j’ai réalisé avec des enfants communicateurs et communicatrices de Vichama, un groupe de jeunes qui travaille à la défense des droits des enfants par la promotion du «buen trato», un concept qui pourrait se traduire par le néologisme «bonne traitance» qui exprime l’idée contraire de la maltraitance.

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Un processus en développement

Voilà maintenant près de deux semaines que s’est entamée cette aventure de journalisme en développement. À l’approche de la semaine du 30e anniversaire de Vichama, les choses se bousculent un peu. Mes objectifs et ma démarche évoluent également pour s’adapter à la réalité du terrain.

Voici déjà quelques images pour vous donner une idée de ce à quoi peut ressembler le terrain en question :

 

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Villa El Salvador, a set on Flickr.

Ce sont des vues prises depuis le toit du théâtre, car je n’ai jusqu’ici pas eu l’occasion de sortir prendre des images à l’extérieur. On m’a déconseillé de me balader avec mon équipement dans les rues de Villa, où une caméra professionnelle (dans les mains du gringo que je suis) ne passerait pas inaperçue. En début de semaine, je devrais me rendre dans un collège pour interviewer un professeur qui participera avec ses élèves aux célébrations du 30e anniversaire de Vichama. Ce sera l’occasion de filmer un peu hors les murs du théâtre.

Défis du journalisme communautaire et interculturel

Il n’est pas évident pour le journaliste communautaire que je suis de trouver ma place au sein de cette communauté à laquelle j’appartiens, de loin, depuis des années. En réalité, je n’ai été ici que durant trois semaines en 2005. Ce n’est pas une mince affaire de débarquer, huit ans plus tard, avec tout mon équipement de production multimédia à la veille d’un événement d’envergure internationale.

Mon principal défi est de trouver une façon de raconter sans complaisance cette histoire dans laquelle je suis impliqué personnellement. Il me semble un peu difficile de concilier mon implication, en tant que documentariste, à l’expérience de célébration des 30 ans de Vichama avec la distance critique qu’exige la démarche journalistique. Le point de vue que je suis en mesure de proposer est définitivement un regard de l’intérieur, celui de la communauté sur elle-même en quelque sorte :

Étant hébergé au théâtre, je suis le témoin privilégié de ce qui se passe dans les coulisses de l’organisation du festival et, plus largement, de la vie collective de Vichama. La confiance et l’ouverture dont on me témoigne en me laissant le champ libre pour faire ce travail de reportage-documentaire m’engage à faire preuve d’une grande prudence et d’une certaine pudeur dans le traitement des images et des informations auxquelles j’ai accès.

Enfin, le caractère interculturel de l’expérience me pose également un double défi. D’une part, celui de travailler dans une langue étrangère, que je comprends mieux que je ne la parle. D’autre part, celui de raconter cette histoire à un auditoire qui en est culturellement éloigné. Je pense en particulier à celui de CISM à Montréal, car MAIS, l’émission est en quelque sorte le laboratoire dans lequel j’essaierai petit à petit d’élaborer une technique d’intercultural storytelling (un concept difficilement traduisible en français) pour mon projet documentaire en développement.

La cultura solidaria, viva!

“Las relaciones de dependencia, desde el espacio international hasta los espacios locales, y desde el ambito tecnologico hasta el ambito cultural, generan desarrollo y refuerzan procesos de dominacion que frustran la satisfaction de las necesidades humanas. Es mediante la generacion de autodependencia, a traves del protagonismo real de las personas en los distintos espacios y ambitos, que pueden impulsarse procesos de desarrollo con efectos sinergicos en la satisfaccion de dichas necesidades.”

« Desarrollo a Escala Humana – una opción para el futuro » (« Développement à l’échelle humaine – une option pour le futur », paru dans la revue Development dialogue en 1986)

La diffusion sur les ondes de CISM 89,3 FM Montréal d’une édition de MAIS, l’émission entièrement produite et réalisée à Villa El Salvador au Pérou est la première étape d’une expérience de journalisme en développement. Ce reportage indépendant débute par une entrevue avec Cesar Escuza Norero, directeur et fondateur de Vichama Teatro, dont le propos suivant situe bien le cadre d’analyse politique qui guide l’action culturelle et sociale du groupe depuis bientôt trente ans :

«Les marchés génèrent des produits; les communautés produisent de la culture.»

La Casa de teatro est située en face du stade municipal, en plein coeur de Villa El Salvador, une municipalité située dans le «cône sud» de la région métropolitaine de Lima.

Afficher VICHAMA TEATRO sur une carte plus grande

C’est un grand bâtiment de brique et de ciment qui s’ouvre sur la rue Los Alamos (asphaltée il n’y a que quelques années et déjà trouée de nids poules qui déclassent ceux de Montréal) par une grande porte métallique dans la facade recouverte d’une murale colorée :

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Arrachée au désert il y a 42 ans, Villa El Salvador est aujourd’hui une ville de près d’un demi-million d’habitants qui se développe tant bien que mal, tiraillée entre la culture de lutte populaire autonome qui lui a donné naissance et l’émergence d’une culture populaire consumériste qui va de pair avec la mondialisation capitaliste à laquelle aucune communauté dans le monde ne semble échapper.

Vichama teatro est un fort de résistance à cette culture marchande, un berceau de culture solidaire qui fêtera dans quelques jours ses trente ans d’existence. Pour célébrer l’événement, Vichama organise le FESTIVAL INTERNACIONAL DE TEATRO EN COMUNIDAD – CREADORES CREANDO COMUNIDAD qui se tiendra à Villa El Salvador du 16 au 23 juin.

Voici déjà quelques quelques photos, question de vous mettre dans l’ambiance. Elle ont été prises le 29 mai à l’occasion d’une présentation du spectacle jeune public, La Gaillina y el Maicito : une fable sur le travail et l’alimentation, dont la morale n’est pas sans rappeler celle de La cigale et la fourmi de Lafontaine.

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Vichama Teatro, a set on Flickr.

Développement sauvage

La semaine dernière, le développement urbain a frappé sans prévenir au coin des rues Beaubien et Saint-Urbain. Il se trouvait là un terrain laissé en friche depuis des années par le Canadien Pacifique qui était devenu, par la seule force de la nature, une petite jungle urbaine.

Plusieurs voyaient déjà dans cet îlot de verdure anarchique un parc public en devenir, tel que prévu dans le Plan de développement urbain, économique et social (PDUES) des secteurs Marconi-Alexandra, Atlantic, Beaumont et De Castelnau, actuellement à l’étude à la Ville de Montréal.

La compagnie Olymbec ayant racheté le terrain au CP a plutôt entrepris, sans obtenir les permis nécessaires, un travail de terrassement pour un projet de développement encore nébuleux. Des condos? Des bureaux? Personne ne le sait trop.

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Lundi après-midi, une assemblée publique improvisée a mené à la création d’un comité de vigilence qui vise à mobiliser la communauté autour de la ré-appropriation publique de ce terrain afin d’en faire un usage qui corresponde aux besoins et aux aspirations de la population du quartier plutôt que de le laisser tomber entre les mains des spéculateurs fonciers et des promoteurs immobiliers qui re-dessinent le secteur suivant leurs intérêts.

Se voyant surveillée (notamment par l’arrondissement qui envisage les recours légaux contre Olymbec et par des résidentes et des résidents du quartiers qui ne digèrent pas qu’un promoteur privé court-circuite un processus de planification urbaine en cours depuis près de deux ans), la compagnie a cru bon de masquer son logo d’entreprise sur la pelle mécanique qui trône sur ce qui n’est maintenant plus qu’un terrain vague.

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(À suivre…)

[Pour des mises à jour, lire :]

RueMASSON.com : Parc des Gorilles: les citoyens racontent… et Le parc des Gorilles renaîtra de ses cendres

24h, Un espace vert rasé impunément et Le promoteur immobilier contrecarré

Journal de Rosemont, Le parc des Gorilles à RPP

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Une autre souricière… et après?

Prologue. Un rassemblement hypermédiatisé

Le 1er mai 2013, je troque mes écouteurs, mon microphone, mon enregistreuse et ma caméra de journaliste pour une grosse caisse et une paire de baguettes afin de participer à la marche de la Convergence des luttes anticapitalistes soulignant la journée internationale des travailleurs et des travailleuses.

Avant même de pouvoir se joindre au rassemblement, notre «fanfare anarchiste» (aussi connue sous le nom d’Ensemble Insurrection Chaotique) est repoussée sans ménagement par un cordon de l’escouade urbaine qui garde les arrières d’une ligne de police antiémeute déjà déployée sur la rue Notre-Dame, bloquant l’accès par l’ouest à la Place Vauquelin, point de ralliement de la marche.

Tout en jouant Which side are you on, nous contournons le barrage policier par le terreplein en face de l’Hôtel de ville.

J’aperçois quelques journalistes que je connais qui «couvrent» la manif pour le compte de médias de masse : l’une est plantée un peu en retrait, l’air halluciné, son «téléphone intelligent» en main. Elle doit être en train de live-tweeter la #manifencour pour La Presse. Une autre, qui filme pour le Journal de Montréal derrière la ligne d’anti-émeute sur Notre-Dame, semble se faire dire d’aller voir ailleurs par un policier de la brigade urbaine. Elle secoue la tête et s’en va. Juste à côté de nous, il y a un caméraman de RDI qui prend des vues plongeantes de la foule massée sur la Place Jacques Cartier. À coup sûr, TVA est là quelque part. Il doit bien y avoir des gens de CTV, de CBC, de Global, etc.

Il y a des journalistes autonomes, des documentaristes indépendants, des photographes amateur. Je vois passer Tim McSorley de la Media Coop. Moïse Marcoux-Chabot est aussi là avec sa caméra. Je suis rassuré de voir qu’il y a au moins quelques témoins critiques pour rendre compte des événements.

À 18 h, la marche se met en branle vers le sud, jusqu’à la rue de la Commune, puis bifurque vers l’ouest en direction du Club 357c. À peine une quinzaine de minutes plus tard, 600 mètres plus loin à hauteur de la Place Royale, nous sommes encerclés sans avertissement préalable, ni avis de dispersion par des pelotons du groupe d’intervention tactique (GI) avec plusieurs centaines de personnes.

Chapitre 1. Une «arrestation» sous le regard (encadré) des médias

L’équipe de CUTV Web est prise dans la souricière. À l’extérieur, un autre caméraman de CUTV a réussi à monter sur un toit, d’où il a une vue d’ensemble sur toute la scène. Une foule de journalistes et de manifestantEs ayant échappé à la souricière observent les manoeuvres policières depuis le surplomb de la Place Royale. Quelques minutes plus tard, une équipe du GI vide la place brutalement.

Je demande à plusieurs reprises aux agents du groupe d’intervention qui m’empêchent de quitter les lieux de me dire pour quelle raison nous sommes encerclés et si nous sommes en état d’arrestation. Aucun ne répond à ma question. Au mieux, on me dit que quelqu’un va tout expliquer tantôt.

Le camion-flûte n’arrive que beaucoup plus tard, soit autour de 19 h, pour nous annoncer que la manifestation a été déclarée illégale. L’infraction dont on m’accuse est constatée à 19 h 10, alors que nous sommes déjà encerclés depuis près d’une heure.

1er mai 2013, Fête des travailleurs, Montréal. Par David ChampagneVimeo.

Interpellé (en vertu de l’article 2 du règlement municipal P-6), je suis parmi les premiers à être embarqués dans un autobus de la STM. Un agent me prend par le bras gauche et me demande de lui remettre mes baguettes de percussions. Je lui demande de me lâcher et lui indique que je vais le suivre de mon plein gré. Un second agent m’agrippe par le bras droit. Ce faisant, ma grosse caisse glisse de sur mes épaules et tombe au sol avec fracas.

Je leur indique de me lâcher et que je considère qu’ils commettent des voies de fait sur ma personne en me retenant par les bras alors que je ne leur oppose aucune résistance. Je leur demande de s’identifier. Ils me donnent machinalement leur numéro de matricule et leur nom.

Plusieurs Montréalais ont répondu à l’appel de la Convergence des luttes anticapitalistes de Montréal (CLAC) pour manifester à l’occasion de la Journée internationale des travailleurs, le mercredi 1er mai 2013, à Montréal. JOCELYN MALETTE/AGENCE QMI

«C’est une joke?!», s’exclame une préposée (non identifiée) du SPVM chargée de mettre mes effets dans un sac en plastique. «J’ai pas de sac assez gros pour mettre ça», ajoute-t-elle visiblement amusée, en regardant la grosse caisse avec laquelle j’ai été interpellé.

Oui, madame, c’est une joke :

C’est l’histoire d’un gars qui jouait de la musique dans la rue. C’est une manifestation essentiellement festive et pacifique dont le point de départ et le point d’arrivée sont connus de la police, des médias et du public. À un moment donné, l’attroupement est déclaré illégal en vertu d’un règlement municipal. Fait que là on arrête le gars, toute sa fanfare et plus de 400 autres personnes, qu’on accuse de participer à une assemblée «mettant en danger la paix, la sécurité et l’ordre sur le domaine public». Elle est bonne, hein?

Sur ce, on me passe les mains dans le dos et me les attache avec des tie-wrap en plastique. J’ai n’ai donc aucune possibilité de noter ni le nom ni le numéro de matricule des agents qui m’ont appréhendé, ni de ceux qui me fouillent, m’interrogent et saisissent mes effets personnels. (Les propos rapportés ici sont cités au meilleur de ma mémoire. Il est possible que les citations ne rendent pas mot pour mot les propos tenus, mais il se trouvera plusieurs personnes pour témoigner que tout qui suit est rigoureusement factuel.)

Je leur demande si je suis en état d’arrestation. On me répond que oui. Je demande en vertu de quel article de quelle loi et pour quelle infraction. Je n’obtiens pas de réponse.

Pendant ce temps, on cherche à m’identifier. Comme je n’ai aucune pièce d’identité sur moi, je leur donne mon nom et ma date de naissance. En retour, ils me mettent un bracelet bleu portant le numéro M210.

Chapitre 2. Une longue détention (dans l’angle mort des médias)

En rentrant dans le bus. Je repose la question à la madame à la joke facile. «Est-ce que je suis en état d’arrestation?» Elle me confirme, un peu confuse, que je suis «arrêté» en vertu d’un «règlement municipal».

Un agent, nommé J. Pelletier, me conduit au fond du bus.

Le black-out médiatique commence à l’entrée du bus. Tous les récits journalistiques des événements s’arrêtent là. Derrière les fenêtres closes de l’autobus, il n’y a aucun média pour enregistrer ce qui se dit ou ce qui se passe.

Mes camarades de détention et moi demandons à l’agent Pelletier d’ouvrir lesdites fenêtres, car il fait déjà chaud et nous ne sommes à peine qu’une douzaine dans le bus. On se doute bien qu’au rythme où vont les choses, on en a pour un bon moment. Il nous répond qu’il ne peut pas les ouvrir, parce qu’il se serait déjà vu des situations où les personnes détenues auraient «pissé et craché sur les gens à l’extérieur. Pas juste sur les polices, sur les autres manifestants aussi.» Ce n’est ni la première ni la dernière chose que j’entends venant d’un policier ce soir qui me laisse sceptique.

C’est l’agent Pelletier qui nous apprend qu’on va être conduit vers le Centre opérationnel (CO) Est, situé à une quinzaine de kilomètres de là.

La STM nous offre l’aller simple gratuitement. Pour le retour, il parait qu’on pourrait recevoir des billets, une fois au CO, selon ce que nous dit, sans s’y engager, le constable Pelletier. Sinon, c’est à nos frais.

Préoccupation triviale, mais légitime, mon parcomètre expire à 19 h 38. Comme je me trouve en détention, sans aucun moyen de contacter quelqu’un à l’extérieur de l’autobus pour y remettre de l’argent, je risque un autre constat d’infraction.

«Tu pourras essayer de le contester», de me dire l’agent Pelletier, aussi compréhensif qu’une borne de stationnement.

Il me semble qu’il n’a pas l’air particulièrement enthousiaste d’être là. Et à vrai dire, je ne le suis pas tellement plus que lui. Chacun à notre façon, on est un peu obligé d’être là : lui, dans son rôle du sbire; moi, dans celui du rebelle.

«Vous savez pourquoi on est là?», qu’on lui demande. On est là pour protester politiquement contre un système corrompu et répressif, contre le capitalisme, etc.

«Le système est fucké depuis un boutte», qu’il nous répond désabusé, quoique lucide.

Un peu plus tard, au fil de la conversation, il nous surprend avec un commentaire politique hors propos, mais intéressant : «Tu pense pas qu’on aimerait ça les arrêter les maires, les corrompus?»  Il a mal compris la question. On lui demandait pourquoi ils arrêtent des grand-mères dans la manifestation…

(Avec tout le discernement qu’on lui connaît, le SPVM a aussi arrêté dans la foulée un touriste américain qui, dans un élan d’enthousiasme, a suivi la fanfare et le cortège de la manifestation, signe que l’assemblée avait un caractère bien plus festif que menaçant au moment de l’encerclement.)

«C’est n’est pas moi qui décide», nous dit le constable Pelletier, un peu penaud, quand on lui demande pourquoi on se retrouve les mains attachées dans le dos dans un bus de la STM en attente d’être transporté à Saint-Léonard pour se faire remettre une contravention qui pourrait très bien nous être remise sur place ou nous être envoyée par la poste.

Une fois l’autobus rempli, un autre agent au patronyme vaguement italien (Giaccio?), fait le tour pour reprendre en note l’identité de chaque personne détenue. Comme je n’ai aucune pièce d’identité sur moi, je lui décline verbalement mon nom et ma date de naissance.

«Si tu as donné une fausse identité, tu vas être accusé d’entrave», me prévient le constable Giaccio, d’un air sévère.

Ce n’est que la première d’une série de menaces d’accusations entrave qu’on allait m’asséner pendant et après ma détention. La seconde est venue du constable Pelletier tandis que l’autobus se dirigeait vers le CO.

Après avoir chanté en coeur Nous aurons de Richard Desjardins, quelqu’un me demande de chanter une autre chanson. C’est au beau milieu des Yankees que l’agent Pelletier s’approche de moi et me prévient d’un ton cassant : «Si vous continuez à chanter, on va vous accuser d’entrave et on va vous menotter les pieds.»

S’en suit une conversation un peu absurde qui ressemblait à quelque chose comme ceci :

-Et en vertu de quelle loi ou de quel règlement, est-ce que vous allez m’accuser d’entrave et m’attacher les pieds parce que je chante?

– Ben, entrave, là.

– Quel article, quel règlement vous donne le droit de m’attacher les pieds pour entrave?

(Un peu exaspéré) – Je te dis juste que si tu continues a chanter, tout le monde va se mettre à s’énerver, ça va devenir tendu, puis là on je vais être obligé de vous accuser d’entrave. Soit vous arrêtez de chanter, puis on laisse les fenêtres ouvertes et tout le monde peut jaser, soit on ferme les fenêtres et personne ne pourra parler. Sinon, on va me donner l’ordre de vous attacher les pieds.

– En vertu de quelle loi ou de quel règlement est-ce qu’on va vous donner l’ordre de nous attacher les pieds? Et qu’est-ce qui vous donnerait le droit de nous empêcher de parler ou de chanter?

Le dialogue de sourds se poursuit pendant quelques minutes. Tout le monde à l’arrière du bus (sauf l’agent Pelletier qui finit par repartir à l’avant du bus) semble trouver que c’était pas mal moins tendu quand on chantait…

L’agent Giaccio(?) vient aider le jeune homme en face de moi à remettre ses lunettes qui n’arrêtent pas de lui glisser sur le nez. Je lui demande si c’est vrai l’histoire de nous attacher les pieds.

– Ça c’est déjà vu, me répond-t-il laconiquement.

Et si on vous donnait l’ordre de nous attacher les pieds, vous le feriez?

Oui.

– Sans poser de questions?

Sans poser de questions.

C’est rassurant.

Sur ces entrefaites, nous arrivons finalement au CO Est. L’agent Pelletier quitte l’autobus et est relevé par l’agent Bellemare.

Nous passons près d’une heure à attendre d’être libérés. Il règne une atmosphère de désorganisation au CO. Il n’y aucune logique et aucun ordre apparent suivant lequel nous sommes traités, si ce n’est qu’on fait passer les mineurEs en premier. Le reste est complètement arbitraire.

L’agent Bellemare qui nous surveille affiche un sourire caustique. Nos conversations entre codétenuEs semblent l’amuser. Il intervient à un moment donné dans la conversation lorsque nous évoquons le conflit de travail entre la Fraternité des policiers (FP) et le SPVM autour d’un projet-pilote de semaine de 3 jours auquel la direction du Service de police a mis fin il y a quelque temps. (La discussion est portée sur ce sujet à cause de l’autocollant de la FP «Merci aux cadres pour nos horaires» que certains agents portent dans le dos sur leur gilet pare-balle.)

«Ça a été mal interprété, cette affaire-là», lance Bellemare dans une tentative de participer à la conversation.

«C’est plate quand les choses sont mal interprétées, hein?», lui répond du tac au tac un camarade codétenu, suscitant un éclat de rire généralisé dans l’autobus auquel se joint même Bellemare.

Il y a quelque chose de troublant à discuter (et encore plus à rire) avec un homme qui vous détient sous son joug. Vous êtes là, les mains dans le dos, complètement à sa merci et vous vous parlez comme si vous étiez dans une relation humaine ordinaire. Il n’y a absolument rien d’ordinaire dans le fait de vous trouver séquestré et complètement sans défense face à quelqu’un d’armé qui jouit de la pleine liberté de ses mouvements et de l’impunité la plus totale dans sa conduite vis-à-vis de vous.

Devrais-je me compter heureux d’être traité avec un respect minimal alors qu’on me nie par ailleurs ma dignité la plus élémentaire en me traitant comme un réprouvé? Je n’en suis pas convaincu.

Quelques minutes avant dix heures, l’agent Giaccio(?) procède à mon identification. Depuis son ordinateur portable, il est mesure de constater que je lui ai donné ma vraie identité, rendant ainsi caduque sa menace d’accusation d’entrave.

Le fait qu’il puisse procéder à mon identification de cette manière, alors que nous nous trouvons toujours dans l’autobus, confirme qu’il aurait très bien été possible pour lui (ou pour tout autre agent affecté à l’opération) de faire de même trois heures plus tôt à l’endroit même de mon interpellation.

Ma détention prolongée et mon transport jusqu’au CO n’étaient donc aucunement une mesure nécessaire pour m’identifier afin de me remettre un constat d’infraction.

Une fois mon identité confirmée, un autre agent (qui, lui, ne s’identifie pas et dont je ne peux lire le nom ou le numéro de matricule dans la pénombre) m’escorte jusqu’à l’une des  tables disposées négligemment dans le garage du CO. Un agent inscrit à la main mon nom sur un formulaire en papier, tandis que l’autre (Lauzon, matricule 2858) remplit et signe, toujours à la main, mon constat d’infraction.

Encore une fois, cette opération qui ne nécessitait qu’un crayon et du papier aurait très bien pu être réalisée directement sur les lieux où l’infraction aurait été constatée, plutôt qu’à 25 minutes de route du lieu de l’infraction présumée.

Avant de me remettre mon constat, on me dirige vers la sortie du garage où une policière filme les personnes interpellées défilant l’une à la suite de l’autre devant une personne, habillée en civil, qu’on m’identifie comme étant le «SD».

Lorsque mon tour arrive, je demande pourquoi on me filme et si j’ai le droit de refuser d’être filmé. Le «SD» (qui ne se présente ni par nom ni par matricule) me répond que c’est la preuve qu’il me remet mon constat d’infraction en main propre. Il me fait comprendre que si je refuse d’être filmé, il ne me remettrait pas mon constat d’infraction et que je ne pourrais donc pas quitter les lieux.

Après avoir été filmé contre mon gré et sans mon consentement, je reçois donc une contravention de 637 $ en vertu du R.R.V.M., c. P-6, article 2. Personne jusque-là, à part la voix à peine audible du camion-flûte, ne m’avait informé explicitement de la nature de l’infraction que j’avais soi-disant commise ni des sanctions dont j’étais passible.

Après avoir été détenu et attaché pendant près de quatre heures, après avoir été fouillé et interrogé sans que jamais un seul agent ne s’identifie directement à moi (sauf à ma demande explicite et sans me donner l’occasion de noter son nom ou son numéro de matricule), sans que personne m’ait indiqué clairement ce qui m’était reproché et la raison pour laquelle on m’avait interpellé, je récupère enfin mes effets personnels.

Lors que je fais la remarque à l’agent qui m’escortait jusque là depuis ma sortie de l’autobus, il me dit, mi sérieusement mi-farceur, que je ferais un «bon acteur» pour les simulations à l’école de police. Je ne suis pas sûr d’apprécier le compliment, ni de comprendre exactement où il veut en venir.

Épilogue. Une libération sous tension 

On m’indique la sortie du stationnement vers la rue Langelier. Je constate qu’il y a au moins cinq autres autobus qui attendent en file d’arriver au garage où les «comptoirs à tickets» sont installés. Des patrouilleurs sont sur les lieux et ne semblent rien faire d’autre que de surveiller les personnes qui quittent, une à une, le garage avec leurs effets et leur constat d’infraction.

Je croise une jeune policière qui me sourit timidement et m’indique le chemin. Je lui demande :

– Vous ne trouvez pas ça un peu absurde, tout ça?

– Je fais juste ma job.

Je continue mon chemin.

On oublie parfois que ce sont des fonctionnaires publics, payés par nos taxes et nos impôts, qui nous encerclent, puis qui nous détiennent, puis qui nous donnent une amende de plusieurs centaines de dollars. C’est juste leur job. Si on conteste le constat d’infraction qu’ils nous remettent, ça donne du travail à d’autres fonctionnaires publics (les procureurs, les juges), dont la job est d’administrer la justice. Au fond, c’est beaucoup de services pour la modique somme de 637 $.

Un peu avant 23 heures, je rejoins finalement mes camarades de la fanfare qui attendent à la sortie du stationnement que le reste des membres de notre groupe soient libéréEs. Un attroupement de quelques dizaines de personnes s’est formé, où se mêlent des personnes relâchées qui, comme nous, attendent leurs camarades et un comité de soutien, formé à l’improviste en solidarité avec les arrêtéEs, qui a apporté boissons et nourriture. (Depuis qu’on nous a placéEs en détention près de quatre heures auparavant, nous n’avons eu ni à boire, ni à manger, ni accès à des toilettes.)

L’atmosphère est paisible, malgré la frustration et le sentiment d’injustice profonde qui nous habite. On attend patiemment. On prend des nouvelles les unEs des autres. On s’inquiète de nos amiEs qui sont encore détenuEs. Quand autour de 23h, on voit un autre autobus arriver, on se désole pour les gens à l’intérieur. Ils en ont probablement pour une bonne partie de la nuit. Il paraît même qu’il y à d’autre monde qui a été amené au CO sud.

Deux policiers fiers-à-bras nous demandent avec insistance de monter dans l’un des bus qu’ils on finalement réussi à vider pour nous conduire au métro Langelier. Ils nous expulsent du petit terreplein de gazon qui borde l’entrée du stationnement du CO. On leur explique poliment qu’on n’a pas l’intention de quitter les lieux avant que nos camarades ne soient libéréEs.

C’est un autre dialogue de sourds entre protestataires et policiers qui commence :

– C’est vous qui nous avez amenéEs ici. On peut bien attendre nos amiEs, non?

– C’est de votre faute si on vous a amenés ici.

– Vous nous avez amené ici contre notre gré. Libérez nos camarades et on va s’en aller.

– Allez-vous-en.

On s’obstine un peu. C’est peine perdue. On bat en retraite calmement dans l’entrée de stationnement attenante au CO.

Quelques minutes plus tard, les renforts arrivent. Ils sont au moins une demi-douzaine, dont certains sont encore en tenue anti-émeute et au moins un en chemise blanche de gradé. Ils nous ordonnent de circuler. On s’obstine encore, avec un peu plus de véhémence.

Nous sommes des citoyenNEs réuniEs paisiblement sur la place publique. Nous attendons nos camarades qui sont toujours détenuEs par la police, sans raison valable à nos yeux. En ce moment, ce sont les «forces de l’ordre» qui troublent la paix en nous harcelant, en nous intimidant, en nous poussant. Elles veulent nous montrer qu’elles ont le pouvoir, que ce sont elles qui contrôlent la situation et que même «libéréEs» nous leur sommes soumisEs.

La tension monte. Ils nous menacent à répétition de nous accuser d’entrave si on ne circule pas. Ils nous repoussent physiquement, sans violence outre mesure, mais avec force et mépris.

Après nous avoir repousséEs des quelques dizaines de mètres, ils reculent, satisfaits, jusqu’à leur position initiale. Ils ont gagné du terrain. Une partie du groupe a traversé la rue et s’est installé sur des tables de pique-nique pour attendre les dizaines de personnes qui sont encore en détention. Un système de covoiturage s’est organisé spontanément pour faire l’aller-retour jusqu’au métro le plus proche qui est à une demi-heure à pied.

Nous attendons l’autobus pour enfin quitter ce lieu hostile qui incarne la répression politique dont nous sommes l’objet. Si les «forces de l’ordre» pensent avoir gagné la partie, c’est qu’elles ne comprennent vraiment rien à notre lutte.

«Merci, la fanfare! C’était le fun de vous entendre», nous lance une jeune femme dont j’apprends quelques instants plus tard qu’elle est accusée au criminel : voies de fait sur un policier parce qu’elle aurait donné un coup de pied en se débattant lorsque les policiers l’ont ramassée pour la rentrer de force dans la souricière plus tôt ce soir.

«On est là pour ça!», que je lui réponds.

En montant dans le bus, je me dis que tant qu’on sera capable d’exprimer de l’amour et de la joie même après avoir été humilié et rabattu en masses par un système violent et corrompu, il y aura toujours de l’espoir.

Lorsqu’un régime en déchéance n’a que la force de la loi et celle des armes pour se maintenir en place par le biais d’une répression organisée et de plus en plus systématique, il ne peut plus prétendre à quelque victoire que ce soit.

«À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire», disait Corneille.

Le triomphe tactique des forces de l’ordre n’exprime rien d’autre que la faillite morale de cet ordre injuste qui cherche à imposer son autorité illégitime sur les sujets (théoriquement souverains) qu’il prétend servir et protéger.

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Pour plus de témoignages indépendants et d’information alternative sur la manifestation du 1er mai 2013 :

Média coop Montréal : Photoreportage de Justin Canning et reportage radiophonique de CKUT News.

Manifestation anticapitaliste, journée des travailleuses et travailleurs, May day anti-capitalist march : Photoreportage par Quelques notes.

Moïse Marcoux-Chabot : Le collabo (manif du 1er mai 2013).